Le financement de la défense : pourquoi envisager un livret A, plaide Anne-Sophie Alsif

Face à l’exigence croissante de consacrer jusqu’à 5% du PIB à la défense européenne d’ici 2035, la question cruciale n’est plus seulement de savoir comment augmenter ces budgets, mais surtout comment les financer intelligemment. Dans ce panorama tendu par les contraintes économiques, Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste chez BDO France, propose une piste peu conventionnelle mais ô combien stratégique : mobiliser une part de l’épargne des Français via le Livret A. Un levier à saisir pour soutenir l’industrie de la défense tout en offrant une gestion de patrimoine équilibrée et réfléchie.

Livret A et financement de la défense : une idée sous-estimée mais prospective

À l’heure où la sécurité européenne s’impose comme un objectif vital, le défi du financement s’avère colossal. Anne-Sophie Alsif insiste sur la nécessité d’optimiser les ressources en jouant sur l’épargne des ménages français, qui n’a jamais été aussi élevée : 19% de taux d’épargne en moyenne, soit près de 3 600 milliards d’euros, dépassant même la dette publique. Pourtant, cette somme reste largement non injectée dans l’économie, résultat d’une prudence accrue depuis la crise sanitaire.

Plutôt que de contraindre les budgets publics déjà comprimés, le mécanisme proposé est de s’inspirer du fonctionnement « à la Livret A » qui finance traditionnellement le logement social, pour flécher une part de cette épargne vers l’industrie de défense française à travers des instruments adaptés. Ce type de financement éviterait de peser sur les déficits des États, en assimilant ces dépenses à des investissements plutôt qu’à de simples coûts courants, une subtilité comptable essentielle dans le cadre du traité de Maastricht.

Un contexte économique et politique complexe à surmonter pour la défense

L’OTAN pousse ses membres à consacrer 5% du PIB à la défense. Du coup, des pays comme la France, l’Italie ou encore la Belgique, qui croulent déjà sous les déficits publics, cherchent des solutions à la fois viables et compatibles avec les règles budgétaires. Anne-Sophie Alsif pointe que l’Europe développe plusieurs outils, tels que la Banque européenne d’investissement (BEI) et un mécanisme européen d’armement innovant, permettant d’emprunter collectivement sur les marchés à taux avantageux pour financer les entreprises stratégiques.

Mais ce système ne peut pas fonctionner sans un marché européen intégré. Aujourd’hui, le secteur de la défense européen souffre d’une fragmentation criante et d’un manque de leaders solides à l’échelle continentale, face à des géants américains omniprésents. Créer un « Airbus » de la défense dans chaque domaine serait une avancée majeure, renforçant à la fois la sécurité et la souveraineté européenne.

Comment l’épargne des Français peut-elle dynamiser l’industrie de la défense ?

Au cœur de cette stratégie, le pôle épargne et investissement des particuliers constitue une manne énorme, souvent sous-exploitée. Le Livret A, avec son encours massif, représente un levier potentiellement décisif. Plutôt que de diluer cet épargne dans une multitude de secteurs, il s’agirait d’en flécher une fraction vers les PME innovantes de la défense. Ce ciblage favoriserait à la fois la rentabilité des placements et la consolidation d’un secteur stratégique pour la sécurité nationale.

Anne-Sophie Alsif rappelle toutefois qu’il ne serait pas question de prélever l’épargne de tous les Français, mais de mobiliser intelligemment entre 2 et 3% de l’excès d’épargne post-Covid. Une opération subtile, qui respecte le choix du déposant tout en servant un intérêt collectif. La logique est claire : redéployer ce capital dormant vers des fonds d’investissement spécialisés, capables de soutenir les besoins considérables en R&D, cybersécurité et technologies avancées, tout en assurant un risque maîtrisé pour l’épargnant.

Des fonds d’investissement dédiés : levier d’une souveraineté renforcée

Le fonds Tikehau Défense et Sécurité illustre bien cet effort d’intégration entre capital privé et ambition stratégique. Pour couvrir des secteurs à forte intensité technologique comme l’IA ou les satellites, des montants significatifs sont nécessaires. Plusieurs petits fonds ne suffisent pas : il faut des acteurs européens coordonnés et de taille suffisante.

Le constat est net : le défaut de mutualisation européenne fragilise la valorisation des entreprises, car un marché national restreint bride la croissance et la rentabilité. Mutualiser les investissements au niveau communautaire permettrait non seulement d’accroître le dynamisme économique, mais aussi d’assurer une meilleure protection du patrimoine des investisseurs, en alignant rentabilité et sécurité.

Le marché immobilier et le Livret A : liens insoupçonnés avec la défense

Cette manœuvre de financement présente une double utilité. En effet, le Livret A est traditionnellement un pilier pour les projets immobiliers sociaux, mais ses perspectives de rémunération s’annoncent volatiles selon les tendances actuelles. S’orienter vers un usage plus stratégique de cette épargne, notamment dans la défense, pourrait rééquilibrer la quête de rentabilité par les épargnants.

Une telle initiative pourrait même influencer indirectement le marché immobilier, notamment dans des zones où l’investissement et la croissance économique pourraient être stimulés par une défense renforcée comme l’indique cet aperçu du marché à Rouen. Par ailleurs, les taux de prêts immobiliers maintenus à des niveaux attractifs favorisent toujours l’acquisition et pourraient bénéficier à un tissu économique soutenu par une épargne mieux orientée.

Maîtriser la rentabilité et le risque en période d’incertitude

Observer où va votre argent est plus que jamais primordial. Regarder les petites lignes avant d’investir dans un produit, comme le Livret A, c’est comprendre ses effets indirects. L’optique de récupération d’une part de cette épargne pour la défense soulève des questions de risque et de rentabilité, mais elle s’inscrit surtout dans une logique d’optimisation budgétaire nécessaire à une économie en tension.

Pour gérer au mieux son patrimoine, chaque épargnant a tout intérêt à s’informer sur ces flux invisibles. Ne pas regarder de près, c’est laisser filer un potentiel de croissance au profit d’intérêts privés ou d’investissements moins stratégiques. Dans ce contexte, le Livret A pourrait devenir une véritable arme financière à double tranchant : un placement sûr à visage multiple, capable de financer à la fois les besoins sociaux et la sécurité nationale.

Source: region-sud.latribune.fr

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